J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne / Estaba en mi casa y esperaba que llegara la lluvia, une pièce de Jean-Luc Lagarce, traduite par Laurent Berger et mise en scène par Stella Galazzi. Au théâtre San Martín…attention jusqu´au dimanche 13 uniquement !
L’insoutenable pesanteur de l’absence
Cinq femmes attendent le fils, le frère, qui s’est enfui à la suite d’une ultime dispute avec le père. Revenu après le décès du dernier, le fils demeure absent, malade ou mort, dérobé aux regards des spectateurs. Cinq femmes de tous les âges, la plus vieille, la mère et les trois sœurs, ressassant des souvenirs pour lutter contre le sentiment de l’absence, cinq vies arrêtées à une journée, celles du départ du jeune garçon. Du souvenir du passé fragmentaire envahissant et asphyxiant le présent jusqu’à interdire tout futur, le langage va, progressivement, s’emparer de la scène. Un langage poétique s’étirant sur la répétition, la litanie, l’imploration, les murmures, s’emportant pour se briser en crises de nerfs et de larmes, distribués entre cinq voix se relayant ou s’entrechoquant pour exprimer toujours un même soupir, un même désespoir.
Pièce de fin de vie, rédigée en 1994 et traitant de l’absence et de l’attente, « J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne », n’est pas étrangère à l’affection que portait Lagarce pour Beckett. Traduite en espagnole et mise en scène à Buenos Aires, la pièce, en plus de son thème universel, reçoit une résonance nouvelle, plus intimement liée à l’histoire du pays, lorsque l’on pense au drame des "desaparecidos".
Une mise en scène sobre et efficace
La pièce est portée par une performance de qualité des cinq comédiennes et une mise en scène qui a su respecter l’importance primordiale du langage en l’accompagnant d’un décor simple et mobile. Une maison occupe en longueur le centre du plateau. Ses deux murs latéraux s’ouvrent et se referment pour faire apparaître une cuisine. L’élément symbolisant la tension centrale de la pièce est figurée par un escalier au centre et au fond de la maison et menant à une chambre à l’étage. Escalier de l’élévation attendue et impossible, lien entre deux mondes demeurant irrémédiablement étanches. De la chambre, le spectateur n’apercevra jamais que la fenêtre, éclairée ou dans la pénombre, afin de suggérer ce jeu de la présence et de l’absence du jeune garçon, en fonction des divagations du discours des cinq femmes. Des éléments à droite et à gauche du plateau complètent le décor pour donner l’impression d’un jardin.
Les costumes sont simples et destinés à caractériser les cinq personnages dont on ne connaîtra jamais le nom : ceux des deux vieilles femmes travailleuses dégagent, lorsqu’elles sont à l’ouvrage, l’ambiance des tableaux de Vermeer tandis que les robes ajustées d’une des grandes sœurs et les converses et le jean de la dernière viennent rompre toute tentative de situer temporellement le drame.
Le jeu des lumières scande le passage des jours et des nuits tandis que la venue finale de la pluie signale un renversement dramatique.
Jean-Luc Lagarce (1957-1995)
Lagarce est un des hommes de théâtre français parmi les plus originaux de la scène contemporaine. Dramaturge, comédien et metteur en scène, il a rédigé vingt-cinq œuvres de théâtre, trois récits et un roman. Il a étudié la philosophie à Besançon, rédigeant dans ce cadre un mémoire de maîtrise sur « Théâtre et pouvoir en Occident », avant de se dédier entièrement au théâtre en fondant « Le théâtre de la roulotte » en hommage à Jean Vilar. Il a mis en scène Beckett, Ionesco, Labiche, Goldoni, Genet… et ses propres écrits. Son écriture et son langage théâtral, du fait de leur caractère novateur, ont fait l’objet d’une reconnaissance posthume. Actuellement, il est l’auteur le plus représenté en France après Shakespeare et Molière et a déjà été traduit dans vingt-cinq langues. Il figure au programme du baccalauréat depuis trois ans. Les pièces de Lagarce sont construites sur des intrigues minces afin d’accorder une pleine puissance au langage, à ses tensions, ses ambiguïtés, ses implicites, ses potentialités.
A ne pas rater, jusqu’au dimanche 13 juin
Comédiens : Graciela Araujo, Marta Lubos, Valentina Bassi, Paula Ituriza, Paloma Contreras
Durée : 90 minutes environ
Teatro General San Martín, Corrientes 1530 - 0-800-333-5254
Vendredi, samedi et dimanche à 20 heures. Prix de l’entrée : 45$
Lucie Elgoyhen
http://www.traitdunion.com.ar/noticiasfr.asp?titre=20795
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