vendredi 17 septembre 2010

« Los lápices siguen escribiendo » (les stylos continuent à écrire)




Hier, jeudi 16 septembre 2010 à partir de 18h00, le centre de Buenos Aires a rugi. Il a rugi des cris et des roulements de tambours lancés par près de 30 000 étudiants, professeurs et militants divers venus de la capitale, de la province de Buenos Aires et de l’intérieur du pays. Partant de la Plaza del Congreso (le Parlement), la foule s’est emparée de l’Avenida de Mayo et a marché jusqu’à la Plaza de Mayo où l’attendait une Casa Rosada illuminée en rose (Palais gouvernemental) qui semblait flamboyer. Au long du parcours, la foule survoltée brandissait banderoles, drapeaux, écriteaux et stylos géants.



Ce 16 septembre était en effet le jour de la commémoration des 34 ans de La Noche de los Lápices (la nuit des stylos). Ainsi a été nommée la série de séquestrations de dix étudiants du secondaire survenues à la Plata (ville proche de la capitale fédérale) le 16 septembre 1976 et les jours suivants. Les adolescents furent emprisonnés et torturés, six disparurent tandis que quatre ont survécu. L’épisode constitue un des exemples les plus forts de la sauvage répression qui fut menée durant la dictature militaire argentine. L’affaire fut portée à la connaissance publique en 1985 après le témoigne d’un des survivants (Pablo Díaz) lors du procès des juntes. Elle a donné lieu à un film « La Noche de los lápices » en 1986. La majorité des victimes étaient des militants ou ex-militants de l'Union des Etudiants du Secondaire. En 1975, l’UES et d’autres groupements avaient réclamé au Ministère des travaux publics l’attribution d’un billet de bus avec une réduction pour les étudiants du secondaire.

Une date symbolique qui intervient en pleine lutte étudiante et professorale contre le gouvernement de la capitale (Macri) et du pays (Christina Kirchner). Depuis plusieurs semaines, se succèdent en effet prises de lycées et d’universités de Buenos Aires. Près de 30 lycées sont actuellement occupés. L’événement déclencheur a été l’effondrement du plafond des toilettes d’un des lycées. Il s’agit ainsi littéralement de lutter contre « los techos que se están cayendo » en réclamant l’augmentation du budget dédié à l’éducation publique afin de réhabiliter les édifices et payer les professeurs (qui ne sont pas rémunérés et dispensent leurs cours à titre honorifique). Le mouvement s’est structuré, organisé et a rapidement pris une ampleur qui surprend les initiateurs eux-mêmes.

La colère des mobilisés est alimentée par l’attitude du Gobierno de la Ciudad (municipal) dirigé par Mauricio Macri qui, au lieu de prêter attention aux demandes des étudiants et des professeurs, tente de stigmatiser, diviser et réprimer le mouvement. Déjà traité de « facho » et de « conservateur » en raison de sa politique sécuritaire et de ses opérations de merchandising de la culture, Macri est plus impopulaire que jamais auprès des jeunes qui réclament son départ (on pouvait lire entre autres « Andate Macri » sur les murs bombardés de graffitis). Pour sa part, la présidente de la nation Cristina Kirchner conserve le silence pour laisser les attaques retombées sur son maire avec lequel elle entretient un bras de fer politique féroce (Macri compte se présenter aux prochaines élections présidentielles). Une posture qui ne trompe pas les étudiants et militants puisque, si le budget des secondaires de Buenos Aires dépend de la municipalité, celui des universités dépend quant à lui du gouvernement national.

« Los lápices siguen escribiendo » ont clamé les jeunes étudiants et militants qui ont pris la parole sur la Plaza de Mayo. Les revendications des « compañeros » de 1976 ont été reprises par les étudiants d’aujourd’hui : la lutte pour le droit à l’éducation demeure la même et continue. Ces étudiants prisent l’éducation pour ce qu’elle doit être : émancipatrice. Les discours proférés hier sur la Place m’ont fait trembler. Sur la base de la lutte pour l’éducation, c’était toute une nouvelle génération consciente d’elle-même et de sa force qui s’exprimait (et qui s’exprimait tellement bien !). Une génération jeune mais à la mémoire vive, une génération réclamant les stylos avec lesquels elle compte bien écrire l’histoire de son pays.

En bon technocrates, Macri, et les médias (qui lui sont en grande part favorables) ont osé reprocher aux étudiants « la politisation » de leur lutte et de leur mouvement. « Bien sûr que notre lutte est politique et bien heureusement qu’elle l’est» se sont empressés de préciser les jeunes qui se sont exprimés ! Clairement, les discours penchaient bien à gauche. Si la cible des critiques était Macri, la politique de Cristina Kirchner n’était pas épargnée, loin de là. Par exemple, le leitmotiv de l’assujettissement aux intérêts étrangers reflété dans le paiement de la dette extérieure et dans l’implantation d’entreprises étrangères sur le territoire argentin.

Un coup d’œil sur les journaux du lendemain ? Dans Clarín et La Nación, deux des principaux quotidiens alliés à Macri : la déploration du climat de haine et de violence de la mobilisation, la dégradation des murs de la ville… Página 12, le journal favorable au gouvernement national : tout contre Macri, rien sur les critiques de Cristina… Aux « noticias » de la nuit à la télé, quelques minutes bâclées sur la manifestation pour enchaîner sur l’arrivée du iPad en Argentine présentée par une jeune blonde au décolleté plongeant… La lutte des étudiants en Argentine a encore du chemin à parcourir avant d’obtenir l’attention de tout le pays et de pouvoir expliquer son message…. certainement.



Néanmoins, tout simplement, hier, les jeunes mobilisés n’ont pas eu peur d’affirmer leur ambition de construire une société, un monde plus juste. Faudrait-il déplorer cette ambition parce qu’elle serait démesurée ? En ne craignant pas d’être taxée d’idéalisme, la jeunesse argentine avance. Elle n’a pas le temps de penser à l’échec, elle lutte pour une autre vision du monde qu’elle se forge au quotidien.

Et moi, française déçue de son pays, je respirais de tous mes poumons cet élan d’espoir et de mobilisation. Il me semblait voir la Casa Rosada trembler avec le microphone. J’ai repensé aux mobilisations contre le CPE et la LRU, au discrédit et à l’isolement dont on a frappé les jeunes, aux divisions entre les mouvements étudiants et syndicaux, au passéisme de beaucoup de professeurs et à l’échec final de la lutte qui a déçu une bonne part de notre génération, une génération aujourd’hui déshéritée et désœuvrée qui donne aujourd’hui tous les signes de malaise et que personne n’écoute hélas… Ce que j’entends de la France à l’étranger, c’est des successions d’affaires (Weil, Bétancourt…), l’expulsion des Roms, la réforme de la retraite, du remboursement des soins de santé… Et pourtant, nous les jeunes, il faudra bien qu’on reprenne la parole, un jour. Hors de l’impasse triste et maussade que nous propose la gérontocratie qui nous gouverne, il faudra nous aussi qu’on prenne nos stylos et qu’on pense au monde à reconstruire.