mardi 25 octobre 2011

(El populismo ? ) copando la Plaza de Mayo…

Dimanche soir ont été donnés les résultats d’une élection dont on attendait peu de surprise. Cristina Fernandez de Kirchner, la présidente sortante du Frente para la Victoria, a été réélue dès le premier tour avec 53% des voix exprimées, laissant loin derrière elle les cinq autres candidats à la présidentielle. Le « socialiste » Hermes Binner, avec 17%, se loge à la seconde place, une première qui consolide la rupture du bipartisme entre péronisme et radicalisme à laquelle l’Argentine s’est habituée depuis l’arrivée du Général Perón au pouvoir en 1946, et qui avait commencé à s’effriter sérieusement dans les années 1990. Ricardo Alfonsín, fils de l’ex-président radical Raúl Alfonsín (Union Civica Radical, 1983-1989, décédé en 2009) se retrouve ainsi en troisième place avec 11%. Encore plus loin derrière, les autres candidats péronistes dissidents Duhalde et Rodriguez Saa. Enfin, Altamira, le candidat du Frente de Izquierda, alliance électorale formée par le Partido Obero (PO), le Partido de los Trabajadores Socialistas (PTS) et la Izquierda Socialista, recueille un peu plus de 2% des voix exprimées, ce qui est un progrès au regard des résultats de la gauche marxiste depuis le retour à la démocratie (qui ne dépassait pas les 1%). Il réussit à devancer Elisa Carrió, candidate de la Coalición Cívica.

Dimanche soir, l’heure était à l’émotion en Argentine. Tandis que les commentateurs électoraux annonçaient sur toutes les chaines télé le « raz de marée Cristina », les militants et supporters de la présidente, arborant les couleurs bleues et blanches du drapeau, venaient s’emparer de la fameuse Plaza de Mayo et des rues adjacentes aux rythmes effrénés des tambours. La présidente a d’abord donné son discours officiel devant l’hôtel Intercontinental, QG de sa campagne situé à quelques cuadras de la Place.
Je n’avais en fait jamais pris le temps d’écouter un discours de la madame Argentine, cela vaut la peine. On comprend mieux en l’écoutant la puissance de la machine politique qu’elle et son défunt mari ont inventée.

Cristina a d’abord remercié tous ses « compañeros » latino-américains qui l’ont appelé pour la féliciter : « la compañera Dilma » (Brésil), « el compañero Hugo » (Venezuela), « el compañero Pepe » (Uruguay), « el compañero Piñeyra », en ajoutant « muy buen amigo Piñeira » (Sebastían Piñeria, homme d’affaires millionnaire, président ultra-libéral du Chili depuis mars 2010, est en train de réprimer durement les étudiants mobilisés pour la réforme du système d’éducation). Elle a ensuite remercié celui qui ne pouvait plus l’appeler pour la féliciter mais qui était le grand artisan de la victoire, son compagnon de route politique, Nestor.

Seuls et contre tous, à force de ténacité et de conviction, le binôme Kirchner s’est imposé contre ses innombrables ennemis. Animés par l’amour de la patrie, ils ont su affirmer leur projet « popular y nacional » aux yeux de tous, contre tous leurs détracteurs. Cristina rappelle ainsi à ses brebis qu’ils doivent prendre garde à ne pas s’égarer, à ne pas se laisser distraire du bon chemin, du « camino de cambio profundo » que la dirigeante souhaite pour son pays. Mais « me tengo fe » « j’ai foi en moi » nous dit Cristina, les résultats le prouvent. « Me siento tranquila, no quiero nada más », « je me sens sereine, je ne demande rien de plus » dit-elle lorsque l’on apprend que son parti récupère la majorité dans les deux chambres (perdue aux élections partielles de 2009).


Le péronisme infini

Une force politique qui donne en effet l’impression que plus rien ne peut l’arrêter depuis le décès de Nestor Kirchner d’une crise cardiaque le 27 octobre dernier. L’image de la veuve endeuillée apparaissant toujours vêtue de noir depuis sa mort a touché les Argentins. Cristina ne se prive pas d’exploiter cette fibre émotionnelle et a rendu dans son discours un long hommage à son compagnon de militantisme de toute la vie, artisan de leur victoire, unique et éternel fondateur de leur projet de transformation. Ce n’est plus Nestor qui survit, c’est presque un héros consacré de manière posthume. Quand Cristina se réfère à l’ancien président, elle ne craint en rien la mythification : il ne s’agit plus que de « él », de « lui ». « Él nos acompaña », « él está hoy más que nunca ». Et nous pensons aux innombrables fotos montrant le couple Kirchner sous le couple Perón.

La leader alterne entre blâme et douceur. Elle reproche ainsi à son petit peuple d’être trop démonstratif et de ne pas la laisser parler (« me voy a enojar ! », « son terribles dios mios » / « je vais m’énerver ! », « vous êtes terribles mon dieu » dit-elle peu après être arrivée sur scène, lorsque les chants, cris et applaudissements se relaient dans un torrent de ferveur. Puis la nouvelle Eva exprime son amour pour les Argentins. Au lieu de lire les journaux et de regarder la télévision, les politiciens, nous dit Cristina, devraient regarder les yeux des Argentins, parcourir le pays de bas en haut, pour connaître le cœur de leurs citoyens !

Le couple Kirchner a su redonner de l’espoir à un pays qu’ils ont récupéré ont fond du gouffre en 2003. En réactivant la rhétorique « nationale et populaire » du premier péronisme, le kirchnérisme a réussi à donner l’impression d’une continuité historique, au-delà des épisodes noirs qui ont marqué les dernières décennies de l’histoire argentine. Ils puisent excellemment dans ce mythe d’un âge d’or qui aurait marqué le premier gouvernement du Général Perón (1946-1952), période de puissance des classes ouvrières, d’industrialisation nationale et d’adoption des premières grandes mesures sociales pour les classes travailleuses. Les appels à « l’unité nationale » (« Fuerza Argentina » était son slogan de campagne) et à la « continuité » s’inscrivent dans ce cadre, et résonnent dans une société marquée par une fragmentation sociale très forte et par une histoire convulsionée. L’incontournable appel au « peublo » qui doit être à nouveau protagoniste de son histoire et « grand » devant la victoire vient encore renforcer cette rhétorique populiste qui semble toujours connaître autant de succès, même en contexte démocratique.


Retour en arrière : au fond du trou, la lumière ?

Nestor et Cristina se sont rencontrés à la Plata dans les rangs de la Jeunesse péroniste où ils militaient en parallèle de leurs études de droit. Ils se sont mariés en 1975. Le couple d’avocats part ensuite vivre à Rio Gallegos dans la province de Santa Cruz, dont Nestor est originaire. En retrait pendant la dictature, Nestor commence réellement sa carrière politique dans sa province à partir du retour à la démocratie. D'abord élu maire de Río Gallegos en 1987, il devient gouverneur de Santa Cruz en 1991. A la fin des années 1990, il rejoint les rangs de l’opposition péroniste à Menem menée par Eduardo Duhalde. Celui-ci est élu président en 2002, après la démission de De la Rúa et le retrait anticipé de Rodríguez Saá. Duhalde propulse Nestor, alors presque inconnu, sur la scène nationale. Nestor gagne les élections d’avril 2003 au premier tour avec seulement 22% des voix suite au retrait de Carlos Menem du second tour qui avait obtenu 24% des voix.

Carlos Menem était arrivé au pouvoir en 1989 suite au retrait anticipé du radical Alfonsín, dans un contexte de crise d’hyperinflation qui a laissé la société argentine traumatisée. Le contexte d’euphorie qui a accompagné le retour à la démocratie mettant fin à la dictature la plus sanguinaire de l’histoire argentine (1976-1983) a en effet été de courte durée. Rapidement, l’Argentine, de même que ses voisins latino-américains, tombe dans la crise de la dette. La série d’ajustements chaotiques qui se met en place dans les années 1980 ne permet pas d’enrayer la croissance de la dette et la montée de l’inflation. C’est l'entrée dans ce que l’on a appelé rétrospectivement la « década perdida » de l’Amérique Latine.

Bien que s’étant présenté sous l’étiquette péroniste, Menem, dès son arrivée au pouvoir, opère un virage idéologique à 180° et se met à appliquer férocement les recettes néolibérales préconisées par le FMI. Après l'impasse des années 1980 et dans un contexte de profond changement idéologique à l'échelle internationale, de nombreux pays latino-américains font en effet le choix de la sortie de la crise par le marché. Les années 1990 sont ainsi celles du règne d’un néolibéralisme sauvage dans l’ensemble de la région. En deux mandants présidentiels de 1989 à 1995 et de 1995 à 1999, le président mène méthodiquement le pays au naufrage sous couvert d’une convertibilité « peso-dollar » qui donne pendant quelques années l’illusion d’une Argentine prête à rejoindre le « premier monde », grâce à une consommation boostée artificiellement par la parité et les importations. Pour maintenir une parité de plus en plus insoutenable, le président vend et endette le pays, ce qui lui permet au passage de réaliser des opérations juteuses pour lui et ses amis. La nouvelle loi du travail de 1991 introduit une flexibilisation et une précarisation du marché de l’emploi sans précédent. Les nombreuses privatisations du secteur public sont réalisées de manière brutale, laissant sur le pavé des milliers de travailleurs sans perspective de reconversion. Les ressources énergétiques nationales sont laissées au contrôle des capitaux étrangers, en même temps qu’est poursuivie la politique de désindustrialisation nationale entamée sous la dernière dictature. Des milliers de futurs retraités perdent leurs fonds de retraites qui ont été utilisées pour financer des opérations de transfert douteuses. Pendant que se multiplient les scandales de corruption, le pays entre dans une grave crise économique à partir de 1998.

Le tout débouche sur la crise de 2001, qui a défrayé les médias internationaux. Crise multidimensionnelle complexe, économique, sociale, politique, institutionnelle. Suite à l’annonce du gel des comptes bancaires qui a été nommé le « corralito », la population exaspérée descend spontanément dans la rue. Au cri de « que se vayan todos ! Que no quede ni uno solo ! » (« Qu’ils s’en aillent tous ! Qu’il n’en reste pas un ! ») et au son des cacerolazos (les gens étaient sortis devant chez eux ou dans les rues en tapant sur leur casseroles pour manifester leur mécontentement), la société argentine mettait à la porte ses représentants jugés illégitimes et incapables : d’abord le retrait anticipé et rocambolesque de la Rúa qui s’enfuie en hélicoptère de la Casa Rosada, totalement désavoué après avoir décrété l’état de siège et ordonné la répression des manifestations faisant 28 morts à Buenos Aires, puis les divers présidents qui se succèdent au pouvoir en seulement une semaine.

À partir de la mi-janvier 2002, se multiplient et s’organisent les Assemblées de Quartier, tant pour faire face à l’immense urgence sociale que pour discuter des évènements et envisager une nouvelle alternative des citoyens. Se multiplient également les entreprises récupérées par leurs travailleurs (entreprises qui ont fait faillite, ont fermé, ont été vendues ou simplement abandonnées par leurs patrons laissant leurs travailleurs livrés à leur sort) qui se constituent souvent en coopératives autogérées. Les piqueteros ou les organisations d’inoccupés apparues avec fracas au milieu des années 1990 en coupant des routes (piquete) pour réclamer du travail, acquièrent une audience à l’échelle nationale. Aux côtés de ces nouveaux acteurs sociopolitiques se développent des initiatives sociales et culturelles diverses et originales si propres aux contextes de crise aiguë et si caractéristiques de l’inventivité que l’on reconnaît souvent aux argentins.

Les chiffres de 2002 sont terribles, laissant voir un pays exsangue, écrasé sous une dette extérieure décuplée. Les inégalités sociales et régionales atteignent des niveaux record. Le taux de chômage et d’informalité a explosé, ce qui vient se manifester concrètement dans le paysage urbain par la multiplication des cartoneros, personnes sans emploi, souvent accompagnée de leurs enfants, qui viennent en charrette à la tombée de la nuit retourner les poubelles des rues de Buenos Aires pour récupérer les matériaux recyclables et les revendre pour une misère. Selon les chiffres de la CEPAL, en juin 2002, sur 35 millions d’argentins, 19 millions soit 54% de la population étaient considérés comme pauvres (revenus mensuels inférieurs à 194,40 euros), dont 8,4 soit 24% de la population totale vivant dans l’indigence (avec moins de 85,32 euros).

Les institutions étatiques ayant été démantelées ou sous-financées durant de nombreuses années, la population doit souvent inventer ses propres mécanismes de prise en charge sociale. Les organisations territoriales ou de quartier acquièrent donc un rôle important. Elles cherchent souvent à développer des modes de gestion communautaire capables de répondre aux nécessités de la population locale. Le gouvernement au lieu de proposer une véritable politique sociale garantissant des droits sociaux et universels de la population, généralise la méthode mise en place dans les années 1990 qui consiste à massifier des plans sociaux focalisés. Le montant et la répartition de ces plans sont négociés à l’échelle locale avec les responsables des organisations territoriales renforçant ainsi les réseaux de clientélisme politique. La méthode des plans correspond également à un tournant international qui s’est mis en place à partir des années 1990. Il a consisté de la part des organismes internationaux de développement (tels que la BM et la BID) en partenariat avec de nombreuses ONGs à encourager l’« empowerment » des populations. En favorisant la « participation » des populations locales à la gestion et aux décisions qui concerne leur devenir, on les dynamise, on leur donne du pouvoir (« empower ») et on travaille en faveur de la récupération de la citoyenneté. Idéologiquement très discutable, et pratiquement souvent à vérifier, cette nouvelle manière d’aborder le social s’inscrit dans le glissement de la figure du travailleur vers la figure du pauvre (voir les analyses du sociologue Denis Merklen).

Duhalde, gouverneur de la province de Buenos Aires dans les années 1990, a été un de ceux qui ont eu massivement recours à la stratégie des plans. Il s’est tissé de cette manière un large réseau clientéliste dans la province. Duhalde est justement celui qui récupère le gouvernement national en faillite le 2 janvier 2002. Il prend la mesure devenue inévitable de la sortie de la parité et de la dévaluation du peso. Suite à la répression brutale du 26 juin 2002 qui mène à la mort de deux militants piqueteros et connue sous le nom du « massacre d’Avellaneda», Duhalde doit déclarer des élections anticipées. C’est dans ce contexte mouvementé que Nestor Kirchner arrive au pouvoir. L’année 2003 marque la fin des turbulences sociales et politiques et le « retour à la normalité ».


Un contexte économique favorable au couple présidentiel

En 2011, dix ans après 2001, le panorama de l’Argentine semble avoir profondément changé. Les divers journaux commentent : la consommation est en plein essor, avec 4 % d'augmentation par an, et le taux de chômage dépasse à peine 7 %, la croissance a été de 8 % en moyenne depuis 2003, à l'exception de 2009. Que s’est-il passé en dix ans?

Premièrement, que s’est-il passé avec ces « nouveaux » mouvements sociaux si vigoureux en 2001-2002 (voir les analyses de Maristella Svampa)? Les Assemblées de Quartier, dont on avait tant attendu qu'ils refondent par le bas la politique, ne parviennent pas à s’articuler pour déboucher sur une alternative nationale. Elles se divisent et se diluent rapidement. Les piqueteros perdent rapidement le soutien qu’ils avaient réussi à gagner auprès de la population sous les coups d’une propagande médiatique qui travaille à leur stigmatisation. En ce qui concerne les piqueteros, le gouvernement de Kirchner inaugure un comportement ambigu du pouvoir envers les mouvements sociaux. Alternant encore cooptation et répression, le gouvernement parvient à diviser les mouvements sociaux, en premier lieu les organisations de piqueteros dont une bonne partie s’aligne sur le gouvernement en échange de l’obtention de plans (subventions). Le gouvernement a aussi divisé les organisations de droits humains. En prenant quelques mesures symboliques en faveur des droits de l’homme en début de mandat, mesures attendues et réclamées par la société argentine depuis de nombreuses années, le gouvernement s’est attiré un capital de sympathie important. Les Kirchner ont notamment réussi à obtenir le soutien et la bienveillance des Madres de la Plaza de Mayo. Dans son discours, Cristina remerciait ainsi les « madres », « abuelas » et les « nietos » qui l’accompagnaient en ce grand soir.

Il serait long et complexe de faire un bilan des mouvements sociaux sous les gouvernements Kirchner, d’autant plus qu’il s’agit d’une actualité brûlante qui donne lieu à de nombreuses controverses. Il semble néanmoins que le grand tourbillon de 2001 est redescendu dans le sous-sol social. La société argentine continue à être très active et inventive. De multiples organisations et associations continuent à mener un travail relativement silencieux de transformation souterraine, par exemple les entreprises récupérées par leurs travailleurs qui ont perduré, les organisations de piqueteros indépendantes, les collectifs culturels, les organisations communautaires de toutes sortes… Ils travaillent à une redéfinition des rapports sociaux, à l’invention de nouveaux modèles de participation et d’autogestion. Après la grande crise de représentation de 2001, on remarque un regain de la politisation de différents secteurs de la population, notamment de la jeunesse argentine. Les conflits syndicaux ont repris de la force, notamment parce que la flexibilisation du marché de l’emploi et la tertiarisation se poursuivent.

Ce qui est certain, c’est que les mandats du couple Kirchner ont bénéficié d’un contexte économique favorable. La sortie de la parité, la dévaluation du peso et l’augmentation du cours des matières premières ont boosté les exportations qui sont le grand pilier de la croissance économique argentine actuelle. Le mode de croissance «agro-exportateur » pose néanmoins des questions importantes en termes de choix de modèles de développement. C’est notamment le cas de la production du soja (cf « Le soja de la faim) sur laquelle repose une partie importante des exportations. « La popularité de Cristina Kirchner semble avoir suivi la courbe de croissance économique, admet Christian Castillo, candidat pour la vice-présidence de la coalition d’extrême gauche, le Front de gauche des travailleurs (FIT). Le gouvernement Kirchner "a été aidé par la croissance économique qui a bénéficié à toute l’Amérique latine, et qui s’explique surtout par des opportunités commerciales d’exportations massives", assure Christian Castillo, ajoutant qu’environ 40 % des travailleurs argentins étaient employés de façon précaire dans le marché noir.» (France 24)

La redistribution des fruits de la croissance se fait toujours attendre, le niveau de pauvreté et d’inégalités demeurant très grand. Cristina a peut-être su se distinguer avec l’adoption de l’« Asignación universal por hijo ». Il reste que dans un contexte d’inflation galopante plus ou moins dénié par le gouvernement, l’allocation universelle par enfant qui s’élève à un montant de 200 pesos par mois (soit moins de 40 euros) peut difficilement compenser la contraction du pouvoir d’achat des ménages. Un exemple, au pays des vaches, les produits laitiers coûtent plus chers ici qu’en France !
Également préoccupante, la croissante ségrégation socio-spatiale que l’on observe aux alentours des grandes villes. En effet les riches ou suffisamment riches sont de plus en plus nombreux à s’enfermer dans des barrios privados (quartiers fermés) pour ne pas avoir à souffrir de la vue de la misère. Le discours sur l’insécurité a bon train, notamment dans la ville de Buenos Aires où a été réélu il y a peu le business man conservateur corrompu Mauricio Macri. Ancien président du fameux club de football de la Boca, Macri est entre autre connu pour ses attaques à la culture, coupant les financements des artistes, professeurs et centres culturels de la ville pour les consacrer à l’organisation de méga-évènements donnant la part belle aux artistes internationaux.

L’argument le plus fort que l’on retiendra et que n’ont cessé d’utiliser Nestor et Cristina depuis le début de leurs mandats : « nos falta muchísmo pero estamos mucho mejor » (il reste énormément à faire mais nous allons beaucoup mieux). Dans son discours, Cristina s’est engagée à travailler pour l’éducation, la santé, la science, la technologie… Elle dispose à présent d’un grand pouvoir pour mettre en place des réformes importantes. En effet, bien que Cristina ait appelé dans son discours à la reconstruction des partis politiques et du tissu social et politique du pays pour consolider la démocratie, son nouveau mandat se caractérisera par une concentration sans précédent du pouvoir depuis le retour à la démocratie. Face à la majorité du parti au pouvoir dans les deux chambres, l’opposition fragmentée aura peu de voix. Le parti a également gagné 8 des neuf provinces qui ont élu des gouverneurs. En 2016, les gouvernements Kirchner auront également battu le record de longévité au pouvoir sans interruption en gouvernant douze ans (trois ans de plus que Perón).

Avant de quitter la Place de Mayo, Cristina prend la pose avec un enfant revêtu d’un t-shirt à son effigie. Avec son air maternel, elle prend la main de l’enfant et modèle ses doigts en forme du « V » de la victoire, pour y ajouter ensuite un autre « V » avec sa propre main.

Ce qui m’a frappé dimanche, c’est l’optimisme qui semble habiter tant d’Argentins réunis derrière Cristina. L’Argentine est un pays si complexe et à l’histoire si douloureuse que l’on est souvent tenter de se livrer à un exercice de psychologie sociale pour le comprendre. A propos de ce couple « mémoire / oubli » par exemple, qui agite de manière si particulière les Argentins. Ou encore à propos de leur lien affectif si étrange au péronisme. On aurait aussi envie de tomber dans le culturalisme. Les Argentins ont la réputation d’être orgueilleux, prétentieux vis-à-vis d'eux-mêmes et de leur pays, surtout les porteños de Buenos Aires. Et l’orgueil rend souvent aveugle, ou du moins trop confiant. J’ai la sensation que le traumatisme laissé par les évènements de ces dernières décennies a généré une frustration et une expectative immenses dans la société argentine que Nestor et Cristina ont peu à peu réussi à capitaliser dans une rhétorique de transformation historique. D'ailleurs, certaines voix vont jusqu’à évoquer à leur propos « un dépassement du péronisme ». En jouant sur la rhétorique latino-américaniste, Nestor a aussi réussi à inscrire l’Argentine dans l’axe progressiste latino-américain qui serait constitué par le Venezuela, la Bolivie, l’Equateur, le Brésil et l’Uruguay. Bien que discutable et ayant du mal à s’ancrer dans les faits, ce regroupement flatte les penchants anti-américanistes et anti-capitalistes de la région. Il n’est hélas pas parvenu à l'émanciper de la pénétration des intérêts étrangers.

Il reste pour terminer que le second mandat de Cristina ne naît pas sous les mêmes auspices que le premier. Le déclin du prix des matières premières et l’appréciation du real en sont des premiers indicateurs. La croissance économique argentine risque d’être beaucoup plus difficile à maintenir dans les années à venir. Le contexte de crise généralisée du système financier international qui semble aller vers une remise en cause progressive ou radicale du modèle capitaliste demeure l’ultime et énorme point d’interrogation. De même, la répercussion qu'aura cette crise sur la géographie mondiale.

Références: articles et ouvrages des sociologues Maristella Svampa (les transformations de la société argentine et de l'action collective: cf La Sociedad Excluyente, Desde abajo), Denis Merklen (sur les quartiers populaires, le rapport au politique des classes populaires, les dynamiques de territorialisation de l'action sociale et politique), Sebastián Pereyra (sur les transformations des mouvements sociaux: cf La lucha es una sola?), Javier Auyero (sur les liens clientélistes et les réseaux d'entraide et de survie)

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