mardi 25 octobre 2011

Le soja de la faim

La croissance tant vantée de l’Argentine repose en grande partie sur le commerce extérieur. L’Argentine bénéficie de l'envolée des prix des matières premières, notamment du soja, dont elle est le troisième exportateur mondial, après le Brésil et les États-Unis. Une croissance qui pose des problèmes profonds en termes de modèle de développement : elle incite à l’expansion irraisonnée de la frontière agricole d’un soja qui est dans sa quasi-totalité transgénique et mène donc à l’imposition d’une monoculture intensive dévastatrice de l’environnement et très nuisible à la santé. En outre, cette production et ses fruits sont appropriées par quelques grandes exploitations qui ne se gênent pas pour exproprier les petits producteurs locaux afin d’augmenter leurs surfaces de production.

Dans un article de Pierre-Ludovic Viollat datant d’avril 2006, le Monde Diplomatique nous avertit en titrant: « L’Argentine, un cas d’école. En 1996, la multinationale Monsanto introduisait en Argentine ses semences de soja transgénique. Dix ans après, le pays peut tirer le bilan des OGM : boom économique d’un côté, catastrophe sociale, sanitaire et écologique de l’autre. » Le Monde diplomatique nous explique ainsi comment le géant américain Monsanto avait décidé d’utiliser l’Argentine comme champ d’expérimentation de son soja transgénique nommé « RR » (Roundup Ready) dont « la particularité est de posséder un gène qui lui permet de résister à un puissant herbicide développé également par Monsanto, le Roundup. L’argument de vente est simple : moins de pulvérisations nécessaires, moins de dépenses et plus de rendements. ». La culture du soja transgénique s’étend rapidement. Monsanto vend son herbicide au tiers de la valeur pratiquée dans les autres pays ce qui s’apparente à une subvention de l’agriculture du soja transgénique en Argentine. Après s’être accaparé le marché et avoir fait breveté son produit, Monsanto a commencé à réclamer le paiement de royalties rétroactives en faisant pression sur le gouvernement de Menem et sur celui de ses successeurs.

Le Monde Diplo poursuit : « des facteurs externes vont aider au développement rapide du soja génétiquement modifié (GM). Tout d’abord, la préoccupante érosion des sols observée dans la Pampa, la région la plus fertile du pays. Le soja de Monsanto est cultivé sans recours au labour, ce qui apporte une solution à court terme. Ensuite, la crise de la vache folle en Europe. Le remplacement des farines animales par des tourteaux de soja fait grimper les cours de l’oléagineux, suscitant l’intérêt des agriculteurs argentins. Enfin, à partir de janvier 2002, la dévaluation du peso de 70 %, combinée à une flambée des cours mondiaux exprimés en dollars – flambée due notamment à la demande croissante de la Chine –, transforme l’oléagineux en poule aux œufs d’or. »

Après dix ans de ruée vers l’ « or vert », le soja est devenu la première culture du pays, couvrant plus de la moitié des terres cultivables. Córdoba et Santa Fe sont deux des principales provinces productrices de soja transgénique. Là bas, la fièvre de l’or vert pousse à exploiter chaque parcelle de terre disponible, au point d’amener les champs jusqu’à l’orée des villes. A quel prix ? « Le soja de la faim » est le titre d’un documentaire français de Marie-Monique Robin dénonçant les méfaits des cultures OGM en Argentine. L’utilisation massive d’herbicides, pendant longtemps épandés par avion, ravage les champs voisins. L’expansion de la culture mène à la déforestation et provoque des inondations. En outre des cultures qui sont détruites au contact de l’herbicide mal répandu, ce sont surtout les conséquences sur la santé de la population qui sont préoccupantes. Les voix qui tentent de dénoncer la gravité des effets de l’herbicide sur la santé (problèmes de peau, complications respiratoires, malformations à la naissance, tumeurs, cancers…) et recensent la multiplication des cas de contamination reçoivent des menaces et sont contrecarrées par des mégaactions de propagande du géant Monsanto. Le niveau de conscientisation et de protection des conditions de travail est si faible que les paysans travaillent souvent pieds nus et sans gants dans les champs. Dans un article du 15 juin 2009, La Croix rapporte ainsi que si « en France et aux États-Unis, Monsanto a été condamné pour publicité mensongère après avoir présenté le Roundup comme ‘100 % biodégradable’, « en Argentine, les agriculteurs sont toujours persuadés que le Roundup est inoffensif ».

Ces derniers temps, il semble néanmoins qu’une prise de conscience se fasse jour. D’une part, la migration forcée des petits paysans augmente à mesure que se concentrent les grandes exploitations, et d’autre part les agriculteurs constatent que les mauvaises herbes développent une résistance au fameux herbicide dont Monsanto vente les mérites.

Pendant que des résistances s’organisent en Argentine, se pose donc la question des responsables : les agriculteurs, Monsanto, les maires, le gouvernement ? Le gouvernement argentin a en effet préféré fermer les yeux depuis le début en laissant entrer et s’étendre sur son territoire le soja transgénique, puisqu’il est une source importante de la croissance économique du pays sur laquelle il a bâti sa légitimité politique actuelle. Les conflits d’intérêts sont complexes. De nombreux élus locaux des provinces du soja détiennent des participations aux bénéfices de la production du soja. S’opposer aux barons du soja n’est pas facile. On se rappelle le long conflit qui a opposé de mars à juillet 2008 le gouvernement de Cristina Kirchner aux organisations patronales du secteur agricole lorsque celle-ci a décidé d’augmenter les taxes à l’exportation du soja et du tournesol. Face à une mobilisation intense des organisations patronales, alliés à plusieurs secteurs politiques de l’opposition, la présidente a dû renoncer à sa mesure. Dernièrement, avec la baisse du prix des matières premières, se repose la question de la viabilité d’une croissance fondée sur la dépendance extérieure. Le gouvernement argentin va-t-il finir par prendre en compte les coûts humains et environnementaux de la sojadependencia et réguler sa production quitte à s’opposer à nouveau aux barons provinciaux du soja ? Avec le « plébiscite » qu’elle a obtenu le 23 octobre dernier, Cristina dispose du pouvoir suffisant pour entamer de nouvelles négociations.

A l’échelle internationale, cela n’empêche pas les producteurs de culture transgénique de chercher à se servir du cas des pays en voie de développement comme d’un moyen de pression en faveur de l’adoption des cultures biotechnologiques à l’échelle internationale. La FAO dénonce d’ailleurs depuis plusieurs années que les OGM soient utilisées uniquement à des fins commerciales quand elles pourraient servir à lutter contre la famine…


http://www.monde-diplomatique.fr/2006/04/VIOLLAT/13346
http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/Sciences/L-Argentine-a-aveuglement-adopte-le-soja-transgenique-_NG_-2009-06-15-533567
http://fr.wikipedia.org/wiki/Argentine,_le_soja_de_la_faim
http://www.myspace.com/ally4insurrection/videos/video/62442236
http://www.opalc.org/damien/index.php?post/2008/10/10/Le-Soja-argentin-ce-fleau-que-lon-a-beni
A voir également, le documentaire Le monde selon Monsanto

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